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L’extraction du Cobalt


Le cobalt, « l’or bleu » est un composant essentiel des batteries lithium-ion utilisées dans les téléphones et les ordinateurs, les véhicules électriques, l’industrie aéronautique. Il est aussi employé dans des peintures, des compléments alimentaires, etc. Un smartphone n’en renferme que quelques grammes, une voiture électrique telle que la Renault Zoé plus de 10 kg… Nous allons nous intéresser ici aux conditions d’extraction du Cobalt.

Un grand pays minier : la RDC

La RDC : pays où a lieu les 2 tiers de l'extraction du cobalt
La RDC, un pays d’Afrique centrale

La République Démocratique du Congo (RDC) est un grand pays minier. En effet, il possède des gisements d’une cinquantaine de minerais, dont une douzaine est exploitée : cuivre, cobalt, argent, uranium, plomb, zinc, cadmium, diamant, or, étain, tungstène, manganèse, coltan.

  • Le pays possède la deuxième réserve mondiale en cuivre avec 10 % du total recensé sur la planète. Il en est le cinquième producteur mondial.
  • On y trouve surtout les plus importantes réserves de cobalt (près de 50 % des réserves mondiales). Ce pays en est le premier producteur mondial (60 à 70% selon les sources)…

Pourtant, la population vit dans une très grande pauvreté. Dans son livre Cobalt blues, La sape d’un géant. Congo 1960-2020, le journaliste Erik Bruyland s’intéresse à ce paradoxe. Il analyse comment des manigances géopolitiques ont permis à des sociétés étrangères opportunistes de s’accaparer les richesses minières du pays.

L’extraction du cobalt en RDC : le scandale du travail des enfants

Un minerai souterrain contient le cobalt. 80 à 90% du volume extrait provient de grandes mines industrielles. Mais il existe aussi un très grand nombre de petites mines artisanales où travaillent des enfants, parfois très jeunes (moins de 10 ans) et des femmes enceintes.

Combien d’enfants ?

On lit souvent le chiffre de 40.000 estimé par l’UNICEF au début des années 2010. Le gouvernement congolais s’est attaqué à la question avec son Projet d’appui au bien-être alternatif des enfants et jeunes impliqués dans la chaine d’approvisionnement de cobalt (PABEA-Cobalt). Une mission a ainsi identifié début 2022 environ 14.850 enfants et leurs parents ainsi que 6.250 jeunes impliqués dans la chaine d’approvisionnement de cobalt dans les provinces du Lualaba et Haut-Katanga.

Pourquoi ?

En Afrique Sub-saharienne, près d’un enfant sur 4 travaille au lieu d’aller à l’école. L’une des raisons est l’extrême pauvreté. Une autre raison est que pour inscrire un enfant à l’école, celui-ci doit « exister officiellement ». Or en Afrique sub-saharienne, les familles n’ont pas déclaré près d’un quart des enfants de moins de 5 ans (selon l’UNICEF). Les démarches peuvent être trop coûteuses et compliquées pour les familles. Selon Mugimba Cosmas, chef des écoles publiques de la cité minière de Kipushi, plus de 98% des enfants en âge d’être scolarisé ne disposaient pas de ce certificat de naissance en 2021 dans sa commune !

Important à savoir. L’enseignement primaire est désormais gratuit dans les écoles publiques de RDC. C’est une mesure phare du président Félix Tshisekedi, élu en janvier 2019, qui a voulu favoriser la scolarisation des enfants de son pays. En 2021, 500 enfants sont sortis des carrières grâce à l’UNICEF. Cette organisation a en effet appuyé financièrement les démarches administratives menées par une ONG locale pour obtenir les certificats de naissance nécessaires à l’inscription en classe et a fourni des kits scolaires. 

Des conditions de travail précaires

aucun équipement de protection

En 2016, Amnesty International lançait une pétition demandant aux grandes marques de mieux contrôler leurs approvisionnements. En effet, les « creuseurs » travaillent pieds et mains nues, sans casque ni masque pour extraire ce minerai toxique. Voici ce qu’a confié un garçon de 12 ans à Amnesty International. Il travaille souvent 24 heures de suite dans un tunnel souterrain à extraire du cobalt pour 1 et 2 dollars par jour de travail. Il n’en sort pas, même pour faire ses besoins.

un salaire aléatoire

Le salaire dépend de la quantité extraite. Quand le creuseur tombe sur un bon filon, il pourra atteindre 3-4 dollars les bons jours. Mais s’il est dans une zone où il n’y a rien à remonter, ce sera 0… Les creuseurs ne disposent d’aucune carte, aucun moyen de déterminer les zones « les moins pauvres ». (Les mines industrielles se réservent les secteurs les plus productifs). Ils se fient alors à la présence d’une fleur, indicatrice d’une certaine richesse en cobalt…

des conditions dangereuses

Les tunnels sont mal ventilés et très dangereux. Ils peuvent s’écrouler. De plus rien n’évacue la poussière nocive pour les poumons. Et l’absence de ventilation en période de crise sanitaire…
Kasulo était un village. Les habitants ont creusé des tunnels partout pour en extraire du cobalt. Certaines galeries plongent à 10 m de profondeur. Par conséquent, des rues se sont effondrées. Et on a évacué le village pour laisser place à la mine.

Bien sûr, en cas d’effondrement de la mine, ce sont autant de morts. Par exemple 13 mineurs sont morts en septembre 2015 dans l’effondrement d’un tunnel à Mabayan près de la frontière zambienne. Deux ans auparavant, 15 sont morts dans un feu sous-terrain à Kolwezi. Et combien d’accidents passés sous silence… Quant aux malades et aux blessés, nulle assurance sociale pour les aider à payer leurs soins.

Un travail dès le plus jeune âge

A l’extérieur des mines, femmes et enfants trient le minerai toxique et le lavent, directement dans la rivière. Les habitants utilisent aussi son eau pour l’irrigation des cultures, la pêche, la toilette… On peut lire par exemple dans une enquête du Washington Post le cas d’un enfant parmi les nombreux enfants participant au tri du minerai. Quand il avait environ 8 ans, il a commencé à accompagner sa mère. Il a appris à distinguer les petites pièces métalliques tombées dans l’eau pendant le tri. Le cuivre est un peu vert, le cobalt ressemble à du chocolat noir. Quand il arrivait à en récolter assez, il pouvait recevoir peut être un dollar, utile pour payer cahiers et frais de scolarité. Quant aux plus grands, de 10-12 ans, on peut les voir porter des sacs de minerais…

 Amnesty International alerte toujours pour qu’on contrôle les chaînes d’approvisionnement. Certaines mines sont plus vertueuses. A Mutoshi par exemple une pelle mécanique dégage un puits afin d’éviter que les mineurs ne creusent des tunnels. Mais… l’emploi de machines a un coût inaccessible pour les nombreuses familles qui survivent en cherchant sans équipement « l’or bleu ».

L’extraction du cobalt : Un scandale sanitaire

Le minerai était à l’origine extrait pour son cuivre. Le cobalt en étant initialement un sous-produit. Mais désormais, le cobalt indispensable pour les batteries au lithium joue un rôle géostratégique majeur. Il est crucial pour toute notre technologie moderne.

Le minerai extrait part dans une usine pour y être purifié. On utilise aussi les millions de tonnes de rejets miniers, qui contiennent 1,5 % de cuivre et 0,3 % de cobalt. Pour obtenir du cuivre ou du cobalt pur ou presque, les usines utilisent de puissants produits chimiques

Quand on lit témoignages et articles de recherche, on ne peut qu’être effaré par l’ampleur de l’atteinte à la santé et à l’environnement.

  • Les particules de minerais polluent l’air. Cette pollution engendre de graves problèmes respiratoires pour les populations locales.
  • Les particules qui retombent contaminent l’eau et le sol. Le tri et le lavage du minerai polluent la rivière dans la rivière. Tous les rejets provenant des usines de traitement dégradent également les sols et l’eau. Cela affecte tant la faune et la flore que les humains et… leurs descendants. En effet, les enfants de mineurs courent davantage de risques de malformations.

Un risque élevé de malformations

étude en 2010-2011

Du mois d’Avril 2010 à avril 2011 par exemple, une étude menée dans les 11 maternités de la ville de Lubumbashi a relevé 72 cas pour 12.320 naissances soit 58,4 pour 10.000 naissances. On n’a compté que les malformations visibles à la naissance, pas les malformations ayant conduit à une mort in-utero, ni les naissances ayant lieu en dehors des maternités. Et on a dénombré essentiellement les malformations spectaculaires, non celles se voyant peu ou nécessitant des examens complémentaires car touchant des organes. Ce n’est donc que la partie émergée de l’iceberg qui a été recensée. Si on prend des chiffres européens, les valeurs de 2-3% obtenues correspondent à la totalité de toutes les malformations congénitales.

  • Dans près d’un tiers des cas, il s’agit de malformations du système nerveux central (spinabifida, hydrocéphalie, microcéphalie…). 20.29 pour 10000 naissances, 5 fois plus qu’en Europe (registre des malformations Eurocat). C’est sans doute dû à une carence en acide folique plus fréquente dans ce pays d’Afrique qu’en Europe. L’absence de supplémentation en vitamines ou des particularités génétiques diminuent la teneur en acide folique dans les globules rouges (forme « anormale » du gène C677T ?).
  • Dans environ un cas sur six, on observe une malformation des membres, pied-bot par exemple
  • Suivent ensuite les fentes oro-faciales.

Les facteurs de risques trouvés dans l’étude sont notamment :

  • avoir un père mineur,
  • naître dans une famille vivant dans une commune à forte activité minière où les personnes risque d’être contaminées par des métaux toxiques et exposées à des produits miniers radioactifs…
La Sirénomélie

Parmi les malformations congénitales rares, la sirénomélie (ou syndrome de Mermaid) se caractérise par un degré variable de fusion des jambes ainsi que des malformations rénales et digestives. Cela provoque la mort in-utero ou dans les 48 heures qui suivent la naissance. Il peut ne pas y avoir de vessie, pas d’anus… En Afrique, la naissance de ces « enfants poissons » ou « enfants sirènes » est souvent associée à de la sorcellerie. Quelle en est la cause réelle ? Le diabète maternel est parfois trouvé, pas toujours. Il y a probablement un facteur génétique, des mutations ont pu avoir lieu, provoquées par les métaux toxiques. Et parmi les rares naissances dans le monde, il y en a dans le secteur minier de RDC.

étude publiée en 2020

Ainsi, un article publié en avril 2020 dans The Lancet relate les recherches menées par des scientifiques congolais et belges sur les effets de la pollution minière sur les nouveaux nés. Le risque de malformation congénitale est très élevé si le père travaille dans une mine de cobalt. La teneur en manganèse et en zinc est significativement plus élevée dans le sang du cordon ombilical des bébés mal formés. De plus, le côté fœtal du placenta contient davantage de manganèse. Les scientifiques constatent, mais on ne connait pas les mécanismes biologiques expliquant les malformations des fœtus exposés au manganèse et au zinc.

L’extraction du cobalt : Un scandale environnemental

Importants dégâts suite à des accidents

  • 2012. Une rivière a été tellement contaminée que tous les poissons de la rivière et des piscicultures proches en sont morts ainsi que la flore des rives. Les riverains ayant voulu utiliser l’eau pour arroser leurs cultures ont aussi constaté que cette eau était un poison pour leurs légumes, et ce sur environ 200 km après le rejet.
  • 2016. Du kérosène et de l’acide sulfurique ont débordé d’un bassin de rétention de déchets toxiques. Ces produits toxiques ont alors pollué la rivière Luilu qui alimente en eau 8 villages aux alentours de la cité minière de Kolwezi : 8.000 habitants privés d’eau. Des habitants, voulant tester les tâches noires à la surface de l’eau, y ont mis le feu, provoquant des explosions. On a également retrouvé morts de nombreux poissons. Enfin des cultures, irriguées par l’eau de la rivière, sont devenues jaunâtres…
  • 2021. Les rejets miniers acides ont gravement pollué les rivières Tshikapa et Kasaï. Certes, ce n’est pas dû à une mine de cobalt congolaise, mais à une mine de diamant angolaise. Néanmoins, l’étude de cet exemple montre les risques en chaîne à la suite d’une pollution. L’eau est devenue rouge, des poissons et des hippopotames sont morts, sans compter les problèmes sanitaires. Ces rivières peuvent atteindre les grandes villes, donc toucher une vaste population. Les rejets se déposent ensuite au fond de la rivière, des polluants peuvent atteindre les nappes souterraines. Les chercheurs craignent une pollution durable et vaste à la suite de cet accident minier.

Des problèmes environnementaux durables

De nombreux articles relatent de problèmes environnementaux durables aux alentours de la grande cité minière de Lubumbashi :

  • A Kipushi, à une trentaine de kilomètres au sud de Lubumbashi, la savane arborée est devenue un désert depuis 30 ans, du fait des rejets acides d’une société minière,
  • Les poissons ont disparu depuis de nombreuses années dans la rivière Katapula, affluent du fleuve Congo, un des principaux cours d’eau qui arrosent Lubumbashi.
  • L’ex-ministre de l’environnement de la RDC, Monsieur Bavon N’Sa Mputu, regrette que certaines espèces d’oiseaux aient disparu des voisinages. On pourrait ainsi remonter la chaîne alimentaire.
  • L’ONG Réseau des Ressources Naturelles déplore qu’en 2007, l’Etat ait pu accorder des concessions minières dans des forêts appartenant à la réserve de Kimbembe, à 10 km de Lubumbashi.
  • Enfin, pendant la saison des pluies, la Terre devient parfois verte, du fait de l’importante présence d’oxydes de cuivre.

Insistons sur ce point. Des poussières et rejets miniers ont emporté des métaux lourds dans les sols et le fond des rivières. Cette pollution est durable, rien ne détruit les métaux lourds au fil du temps.

La difficulté à connaître les conditions d’extraction du cobalt

Une enquête menée par le Washington Post en 2016 montre qu’une entreprise chinoise détient 90% de la production de cobalt en RDC. Elle fournit presque toutes les grandes multinationales. Connaître les conditions d’extraction du cobalt contenu dans un objet précis est très difficile. D’une part, des décennies de guerre ont déstructuré le pays. Mais surtout, une fois acheté aux petits creuseurs de la mine à très bas prix, la société chinoise fait transiter le cobalt par l’Afrique du Sud et la Tanzanie, à travers plusieurs entreprises, avant de partir en Asie où sont délocalisées la majorité des usines de construction. Donc ce cobalt, utilisé dans telle usine, de quelle mine provient-elle ???

Quand vous voudrez acheter un objet technologique fonctionnant avec des batteries Lithium-ion, merci de repenser à toutes ces conséquences qui ont lieu bien loin de chez nous, et de vous poser ces questions :

  • Cet objet, en avez-vous vraiment besoin ou une alternative sans batterie est-elle possible ?
  • Cet objet, devez-vous l’acheter neuf ou une alternative « reconditionné » est-elle envisageable ?

Sources consultées début septembre 2022

ONG : AMNESTY INTERNATIONAL 

PRESSE LOCALE : Radio Okapi 2021 et Radio okapi 2022

PRESSE INTERNATIONALE : The Guardian, fin 2021 ; Washington Post, 2016 ; mais aussi RFI 2021 effets des polluants ; RFI 2021 pollution des rivières 

PRESSE MÉDICALE : The Lancet, 2020 ainsi qu’ Une revue médicale africaine, 2014 et santé tropicale 2022 

MÉMOIRE UNIVERSITAIRE : Étude menée en 2010-2011, avec des photographies de nouveaux-nés malformés en annexe… âmes sensibles s’abstenir !

Pour finir, je vous conseille un livre si vous désirez approfondir le sujet : Cobalt blues, La sape d’un géant. Congo 1960-2020, d’Erik Bruyland, paru en 2021 aux éditions Racine.


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